Enseignements et réflexions à la suite de la visite de la DEYAP
Le 17 septembre 2025, des membres et sympathisants des Friends of Paros & Antiparos ont visité les installations de la DEYAP Paros, l’entreprise municipale en charge de la production, de la distribution de l’eau et du traitement des eaux usées sur l’île. Nous avons été accueillis par le Directeur Nikolaos Karamanes et par Nikolas Skaramagas, chef du service des relations avec les usagers, qui ont présenté de manière transparente et techniquement très riche le système hydrique de Paros.

La DEYAP Paros exploite et gère l’ensemble du cycle de l’eau sur l’île, couvrant la production d’eau potable, le stockage et la distribution, la collecte et le traitement des eaux usées, ainsi que le développement de solutions énergétiquement efficaces et circulaires. Le système fournit actuellement de l’ordre de 2,5 à 2,6 millions de m³ d’eau potable par an, en combinant le captage des eaux souterraines et la dessalinisation par osmose inverse à Parasporos, tout en gérant un réseau de distribution à l’échelle de l’île dont le rendement est estimé à environ 75 %, un niveau solide au regard des standards grecs.
En matière d’assainissement, la DEYAP exploite trois stations d’épuration biologiques (Parikia, Naoussa et Marpissa) pour une capacité nominale cumulée d’environ 2 550 m³/jour, et développe des projets à Tilegrafos/Akrotiri en vue de la réutilisation des eaux usées traitées (TSE) et de leur traitement avancé.
L’organisation a investi de manière significative dans le comptage numérique et le pilotage par SCADA, permettant une surveillance en temps réel, la détection des fuites et une meilleure réactivité opérationnelle.
Face à la raréfaction structurelle de la ressource et aux pressions climatiques, la DEYAP prévoit également des extensions de capacité, des projets de production photovoltaïque et des schémas de réutilisation, se positionnant comme un opérateur public techniquement compétent et fiable. Si des défis majeurs subsistent — pertes sur réseau, vulnérabilité des aquifères, intensité énergétique et impacts environnementaux — les bases d’une transition vers une plus grande efficacité et une gestion plus circulaire de l’eau sont en place.
Après une présentation détaillée du système de gestion de l’eau de Paros — sa structure, ses principaux défis et ses composantes essentielles — les participants ont visité les installations de Tilegrafos (Parikia), où ont été présentés les projets photovoltaïques, de dessalinisation par osmose inverse et de réutilisation des TSE, avant de se rendre à Parasporos pour découvrir l’usine de dessalinisation par osmose inverse qui y est implantée.
La visite a confirmé à la fois l’ampleur des défis auxquels est confrontée une île des Cyclades sous pression climatique et touristique, et les efforts considérables déjà entrepris par la DEYAP. Elle a mis en évidence l’approche solide et compétente de sa direction, la robustesse et la fiabilité de son organisation, son orientation vers les usagers, ainsi que son engagement constant en faveur d’un fonctionnement sûr et fiable. La DEYAP Paros est dès lors bien positionnée pour garantir un approvisionnement en eau sûr et fiable aux habitants de l’île.
Dans le même temps, la visite a permis d’identifier un certain nombre de lacunes structurelles pour lesquelles la gouvernance, la régulation et les choix stratégiques seront déterminants pour la sécurité hydrique à long terme de Paros. Dans un esprit de contribution constructive — et notamment en remerciement de l’ouverture et de l’accueil de la DEYAP — nous souhaitons partager ci-après nos analyses et réflexions sur ces enjeux.

1. Production d’eau : la dessalinisation comme pilier, non comme panacée
Paros dépend aujourd’hui fortement de la dessalinisation de l’eau de mer, complétée par le captage des eaux souterraines. L’usine de dessalinisation de Parasporos est actuellement en service et produit de l’eau potable par osmose inverse. Une nouvelle installation est prévue à Akrotiri, la DEYAP envisageant un doublement, voire un triplement, des capacités de dessalinisation dans la zone de la baie de Paros.
La dessalinisation est indispensable, les ressources souterraines étant limitées. Elle demeure toutefois très énergivore, génère des rejets de saumure significatifs, et doit être considérée comme une solution de dernier recours, et non comme un substitut à la gestion de la demande, à la protection des aquifères et à la réutilisation.[1]
2. Rendement du réseau : comptage numérique, SCADA et réduction des fuites
La DEYAP a expliqué que les nouveaux compteurs d’eau numériques sont entièrement connectés à son système central SCADA de pointe (Supervisory Control and Data Acquisition). Celui-ci permet un suivi quasi en temps réel des débits, pressions et profils de consommation, ainsi qu’une intervention rapide en cas de fuite ou d’anomalie.
Grâce à ces efforts, la DEYAP estime que le réseau atteint actuellement un rendement d’environ 75 %, ce qui signifie qu’environ trois quarts de l’eau produite sont effectivement consommés. Dans le contexte des îles grecques, il s’agit d’une performance de référence solide, reflet d’investissements soutenus.
Néanmoins, les meilleures pratiques internationales montrent que des rendements de 95 % ou plus sont atteignables. Chaque point de pourcentage gagné permet d’économiser de l’eau et de l’énergie ; les Friends of Paros & Antiparos encouragent donc vivement la DEYAP à poursuivre et intensifier la détection des fuites, la gestion des pressions et l’optimisation fondée sur les données.
Une amélioration du rendement de 75 % à 95 % réduirait les besoins de production d’eau de Paros d’environ 0,7 million de m³ par an (≈ 2 000 m³/jour), générant d’importantes économies d’eau, d’énergie et de coûts d’exploitation — l’équivalent d’une nouvelle capacité de dessalinisation, sans rejet supplémentaire de saumure. À un prix marginal de 2,70 €/m³, cela représente environ 1,95 million d’euros par an (hors TVA), sans autre coût opérationnel que la réhabilitation ciblée du réseau.
3. Eaux souterraines : une ressource fragile sans gouvernance à l’échelle de l’île
Bien que la DEYAP soit le principal utilisateur d’eaux souterraines sur Paros, elle n’est pas légalement chargée de superviser ou de réguler l’ensemble des prélèvements, et les autorités compétentes n’exercent pas de contrôle effectif à l’échelle de l’île. La DEYAP limite toutefois volontairement ses propres pompages sur la base du suivi des niveaux piézométriques. Selon ses données, les nappes atteignent en certains endroits à peine 40 cm au-dessus du niveau de la mer, un seuil à partir duquel le risque d’intrusion saline irréversible devient critique.
Le problème est systémique : aucun mécanisme public global de surveillance et de contrôle ne permet aujourd’hui de maîtriser les prélèvements totaux. Le comportement responsable d’un acteur ne peut compenser les surpompages non contrôlés des autres.
Nous plaidons dès lors pour que la DEYAP soit formellement investie — sous contrôle public — d’un rôle de suivi, de coordination et de régulation des aquifères à l’échelle de l’île, incluant des plafonds de prélèvement et une transparence des données. La protection des nappes est un enjeu collectif et intergénérationnel.
4. Pilotage intelligent de la consommation : des données à l’action
Le comptage numérique offre des possibilités qui dépassent la seule détection des fuites. Grâce à des outils d’analyse de données et d’intelligence artificielle, les consommations en temps quasi réel pourraient permettre d’identifier des usages anormalement élevés, en particulier chez les grands consommateurs ou les acteurs commerciaux.
Un tel système autoriserait des interventions graduées et ciblées : avertissements, audits, restrictions temporaires en période de stress hydrique et, si nécessaire, sanctions financières dissuasives. Les signaux tarifaires seuls se sont révélés insuffisants ; le pilotage intelligent permet une gestion active, et non une simple facturation passive.
5. Eau de pluie, eaux grises et eaux brunes : réduction de la demande à la source
Paros n’impose actuellement aucune obligation générale en matière de récupération des eaux de pluie, de réutilisation des eaux grises ou de traitement des eaux brunes. En conséquence, de nombreux jardins sont arrosés avec de l’eau potable de la DEYAP, une pratique non durable.
Nous préconisons un changement réglementaire imposant à toutes les habitations non raccordées au réseau d’assainissement :
- la récupération et le stockage des eaux de pluie,
- des systèmes de fosse septique ou de prétraitement des eaux brunes,
- des dispositifs de réutilisation des eaux de pluie, des eaux grises et des eaux brunes traitées pour des usages non potables (notamment l’irrigation des jardins).
Les préoccupations sanitaires ne doivent pas être exagérées : lorsque la réutilisation est strictement exclue pour les cultures alimentaires et limitée à l’irrigation de surface, cette approche est pleinement conforme aux principes européens de réutilisation de l’eau et réduit les infiltrations incontrôlées vers les aquifères.
Afin de garantir l’accessibilité financière et la qualité, un contrat-cadre à l’échelle de l’île pourrait être négocié avec des fournisseurs et installateurs certifiés, assorti de subventions pour les pionniers et de sanctions pour les retardataires. De tels investissements décentralisés sont probablement plus économiques — et bien plus durables — que l’extension continue des capacités de dessalinisation.
[1] En droit de l’Union européenne, la directive-cadre sur l’eau (2000/60/CE) impose aux États membres d’assurer une gestion durable de l’eau, garantissant la protection des écosystèmes aquatiques et l’atteinte du bon état écologique et quantitatif de toutes les masses d’eau, y compris les eaux souterraines. Cette directive promeut le recours à des instruments économiques et à des mesures efficaces au regard des coûts — telles que la gestion de la demande et la réutilisation — afin de concilier les besoins humains avec la protection de l’environnement. En outre, la directive sur les eaux souterraines (2006/118/CE) impose la mise en œuvre de mesures destinées à prévenir la dégradation de la qualité des eaux souterraines, notamment celle résultant de la surexploitation. Ensemble, ces obligations juridiques consacrent la primauté de la gestion de la demande, de la protection des aquifères et de la réutilisation par rapport à une expansion non maîtrisée des infrastructures d’augmentation de l’offre. La législation européenne pertinente en matière d’eau — à savoir la directive 2000/60/CE (directive-cadre sur l’eau) et la directive 2006/118/CE (directive sur les eaux souterraines) — a été transposée en droit grec principalement par la loi 3199/2003 (« Protection et gestion des eaux ») et par le décret présidentiel 51/2007, qui établissent les principes de la gestion durable de l’eau, de la prévention de toute détérioration et de la priorité donnée à la gestion de la demande et à la protection des aquifères. Par ailleurs, les politiques de réutilisation de l’eau sont renforcées par le règlement (UE) 2020/741, directement applicable en Grèce.

6. Réutilisation des eaux usées : de l’irrigation à l’ambition potable
La DEYAP prévoit d’affiner davantage le traitement des eaux usées traitées (EUT) à Akrotiri afin de les commercialiser pour l’irrigation. Il s’agit d’une première étape pertinente. Toutefois, dans un contexte insulaire marqué par la pénurie d’eau, la réutilisation à des fins potables ne devrait pas être exclue.
Des villes telles que De Panne et Koksijde (projet Torreele, Belgique), Singapour (NEWater), Orange County(Californie, États-Unis), Windhoek (Namibie) et — non des moindres — Londres (Royaume-Uni, via une réutilisation indirecte de longue date par le biais des cours d’eau) ont démontré que le traitement avancé des eaux usées jusqu’aux normes de l’eau potable est techniquement sûr et socialement acceptable, lorsqu’il s’appuie sur une gouvernance et un contrôle rigoureux.
Comparée à la dessalinisation, la réutilisation avancée présente une consommation énergétique plus faible, évite tout rejet marin et permet une maîtrise totale de la qualité. La réutilisation pour l’irrigation doit donc être considérée comme une étape intermédiaire, et non comme un objectif final.
La DEYAP exploite trois stations d’épuration biologiques à Paros — Parikia (≈1 200 m³/jour), Naoussa (≈1 050 m³/jour) et Marpissa (≈304 m³/jour) — pour une capacité totale d’environ 2 550 m³/jour. En supposant un taux d’utilisation moyen conservateur de 70 %, cela représenterait environ 1 790 m³/jour de EUT. Après un traitement avancé à des standards potables avec un rendement également conservateur de 85 %, la production atteindrait environ 1 500 m³/jour, soit 0,55 million de m³ par an. À un prix marginal de 2,70 €/m³ (hors TVA), cette réutilisation représenterait une valeur économique annuelle d’environ 1,5 million d’euros, avec une moindre consommation d’énergie et sans rejet de saumure en mer.
7. Gestion des boues : du déchet à la ressource
Le fonctionnement des stations d’épuration de Paros génère également des boues d’épuration, qui correspondent — selon des hypothèses prudentes — à un ordre de grandeur de 40 à 60 tonnes de matières sèches par an, soit environ 160 à 300 tonnes par an de boues déshydratées, selon leur teneur en eau.
Plutôt que de considérer ce flux comme un déchet à éliminer, Paros pourrait mettre en place un schéma de co-compostage, associant les boues déshydratées à des déchets verts et végétaux tels que les tailles de jardins, résidus d’oliviers, déchets paysagers et déchets de marché correctement triés. Géré dans des conditions contrôlées et soumis à un suivi régulier de la qualité (pathogènes, métaux lourds, usages autorisés), ce co-compostage permettrait de produire un amendement organique utile pour l’aménagement paysager et la restauration des sols, de réduire les coûts de transport et d’élimination hors de l’île, et d’ancrer davantage le cycle de l’eau de Paros dans une logique d’économie circulaire locale.
8. Saumures de dessalinisation : un risque environnemental insuffisamment évalué
La dessalinisation génère des saumures concentrées, représentant environ 60 % du volume prélevé, mais contenant l’ensemble de la charge saline initiale . Dans la zone de Parasporos, les rejets sont effectués à seulement quelques centaines de mètres de la prise d’eau et à environ 50 m du rivage. À une telle proximité, il est légitime de soupçonner une ré-aspiration partielle dans certaines conditions hydrodynamiques, ainsi qu’une accumulation de salinité dans la zone côtière, avec des conséquences tant pour les écosystèmes marins que pour l’efficacité de la dessalinisation.
Par ailleurs, la configuration hydrodynamique de la baie de Paros suscite des inquiétudes. Les courants dominants est-ouest sont partiellement amortis par l’île, favorisant des ralentissements, des déviations et la formation de tourbillons, susceptibles de piéger les saumures dans la baie au lieu de les disperser vers la mer Égée ouverte, en particulier dans le détroit Paros–Antiparos.
La dégradation observée de certains habitats marins — comme la disparition de fonds marins autrefois riches près d’Aghios Spyridon — appelle à la prudence. Si la DEYAP affirme respecter la réglementation en vigueur, elle reconnaît toutefois qu’aucune évaluation approfondie et spécifique au site des impacts cumulés et à long terme n’a été réalisée.
Au regard des augmentations de capacité envisagées, nous recommandons vivement :
- une évaluation environnementale et hydrodynamique indépendante de la baie de Paros et du littoral ouest de l’île, modélisant la dispersion de la salinité selon les configurations actuelles et futures de prise et de rejet ;
- la vérification des interactions prise–rejet ;
- l’examen de solutions de rejet en mer au large conformes aux meilleures pratiques (de l’ordre de 1 km du rivage, sous réserve de modélisation).
Il serait en effet regrettable de dégrader les plages et les écosystèmes côtiers de Paros par les saumures, tout en produisant simultanément de l’eau potable dans des conditions sous-optimales et à forte salinité.
9. Environnement et énergie : vers des services de l’eau neutres en carbone
La DEYAP Paros prévoit d’installer des capacités photovoltaïques (PV) afin de couvrir une partie de la consommation électrique de ses opérations — notamment la dessalinisation et le pompage. Cette orientation est pleinement conforme aux objectifs climatiques et doit être fortement encouragée, avec une ambition claire de tendre progressivement vers 100 % d’électricité renouvelable pour les services de l’eau.
Au-delà du seul photovoltaïque, Paros pourrait explorer des solutions intégrées de stockage énergie-eau, bien adaptées à la topographie insulaire, notamment le stockage hydraulique par pompage-turbinage utilisant des réservoirs d’eau.
Des exemples éprouvés à El Hierro (Espagne), Dinorwig (Royaume-Uni) et Okinawa (Japon) montrent que le pompage-turbinage est une technologie mature et fiable lorsque coexistent dénivelé, fluctuations de la demande et production renouvelable intermittente.
Pour Paros, de telles solutions permettraient de réduire la dépendance aux importations d’électricité fossile, de lisser la demande énergétique liée à la dessalinisation et au pompage, et de compléter les installations photovoltaïques afin de s’approcher d’une production d’eau neutre en carbone.
Conclusion
La visite de la DEYAP a mis en évidence un opérateur techniquement compétent, travaillant sous forte pression. L’avenir hydrique de Paros ne peut toutefois reposer uniquement sur l’extension de l’offre. Efficacité, gouvernance, réutilisation, pilotage intelligent et précaution environnementale doivent désormais s’articuler au sein d’une stratégie cohérente et de long terme.
Il s’agit d’une priorité de tout premier ordre, relevant d’une utilité publique largement supérieure à celle d’une extension aéroportuaire. De surcroît, les investissements évoqués sont tous éligibles à des financements structurels européens. Leur mise en œuvre permettra non seulement d’assurer la durabilité à long terme de l’île, mais aussi de positionner Paros comme une destination touristique exemplaire en matière de responsabilité environnementale.
Dirk Cortvriend, ir.
27/12/2025

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